En quoi le logement constitue-t-il un frein à l’accès et au
maintien dans l’emploi des personnes qui en sont les plus
éloignées ?
Le système de logement social en France est confronté à
un problème majeur d’engorgement et de saturation. La
norme de la solvabilité prévaut pour les bailleurs sociaux
qui privilégient souvent les demandeurs ayant des revenus
stables. Et, une fois logés dans le parc social, les occupants
ont tendance à y rester durablement. Parmi les plus touchés
par ce manque de fluidité du système figurent les personnes
en situation d’instabilité professionnelle, qu’elle soit subie
ou choisie. Cette précarité résidentielle crée un cercle
vicieux : sans adresse fixe à fournir aux employeurs, ils ont
du mal à trouver un emploi et sans fiche de paie à présenter
aux bailleurs, ils ne peuvent accéder à un logement stable.
Vous plaidez pour une reconnaissance de ce que vous
appelez les « Demandeurs d’Emploi et de Logement »
(DEL). Pourriez-vous nous expliquer pourquoi ?
Depuis trente ans, l’État a développé des politiques
publiques dissociant l’accès à l’emploi de celui du logement,
créant une zone grise qui a conduit à invisibiliser certains
publics, que j’ai nommé les « Demandeurs d’Emploi et de
Logement » (DEL). Ce sont des personnes qui aspirent à
vivre et travailler dans leur département d’origine, tout en
ayant accès à un logement décent. Cette catégorie regroupe
des individus particulièrement fragilisés tels que les jeunes,
les allocataires du RSA, les saisonniers, les sans-abris, etc. Ils
sortent complètement des radars des politiques publiques.
Il est essentiel pourtant de reconnaître l’existence des DEL
afin de pouvoir leur proposer un accompagnement global
sur les deux axes de l’emploi et du logement. Des solutions
existent pour mieux les repérer : avec notre équipe de
recherche, nous espérons pouvoir réaliser bientôt une
enquête avec notre partenaire l’Union départementale des
associations familiales (Udaf). Il s’agira à l’échelle locale de
croiser les fichiers des demandeurs de logement inscrits
auprès des bailleurs sociaux, des commissions d’attributions
locales, celle du droit au logement opposable (le Dalo), les
services de la préfecture, des départements, avec ceux des
inscrits à France Travail ou à la Mission Locale.
Martine Abrous est sociologue, chercheure associée au
Centre Pierre Naville et membre de l’Observatoire national
de l’action sociale. Elle mène des travaux de recherche-action
pour décloisonner les politiques publiques du logement et
de l’emploi, avec les acteurs de la politique de la ville et les
collectivités territoriales.
C’est un enjeu économique. Le coût financier de la prise
en charge des publics en situation de mal logement et de
pauvreté est importante pour les pouvoirs publics. C’est aussi
un enjeu social pour lutter contre l’exclusion.
Concrètement, quelles solutions proposez-vous pour
accompagner ces DEL, en situation de fragilité ?
Depuis quelques années, je travaille à promouvoir le
concept de DEL et à créer des plateformes emploi-logement
locales. L’idée est de recenser la population DEL et de
construire avec chaque territoire une relation triangulaire –
demandeurs d’emploi-logement, employeurs, bailleurs – pour
conclure des contrats de travail et de bail adaptés à leurs
besoins respectifs.
La plateforme s’appuie sur une cartographie précise des
offres d’emploi et des logements disponibles pour répondre
efficacement aux besoins des DEL. Cette cartographie,
qui couvre à la fois les parcs privés et sociaux, permet
de dresser un panorama complet des besoins et des
opportunités sur le territoire. Les bénéficiaires du dispositif
sont repérés par notre réseau de partenaires : services
jeunesse, Missions Locales, services sociaux, etc.
En 2019, nous avons piloté avec la ville de Bergerac une large
consultation avec plus de trente experts locaux (services
de l’État, employeurs, DEL) pour développer cet outil et
depuis mars 2024, nous posons les bases d’une plateforme à
Carpentras, en collaboration avec le Service Jeunesse.
Cette coordination permet de mieux répondre aux besoins
des DEL et de leur proposer des solutions adaptées. Les
résultats des phases tests sont encourageants et permettent
d’envisager un déploiement plus large du dispositif.
Martine
Abrous
«Les politiques publiques dissocient
l’accès à l’emploi de celui du logement
et contribuent à invisibiliser les
individus les plus précaires. »
SITUATIONS – NOVEMBRE 2024 — 7
PARTIE 2
Les difficultés d’accès à un logement décent et
abordables sont une problématique qui touche
des millions de personnes en France, affectant
profondément leur qualité de vie, leur santé et leur
intégration sociale et professionnelle. La précarité
résidentielle peut freiner non seulement l’accès à
l’emploi, mais aussi les évolutions de carrière. Du côté
des entreprises, les pénuries de logement constituent
un véritable frein au recrutement, notamment au sein
des bassins d’emploi les plus dynamiques.
Le logement décent : condition pour
accéder et se maintenir dans l’emploi
Les situations de mal logement recouvrent des réalités
différentes – logements insalubres, surpeuplés, précaires
ou encore mal isolés – mais elles ont pour point commun
d’affecter la santé physique et mentale des personnes,
avec des effets délétères sur leur capacité à accéder à
un emploi et à s’y maintenir.
Le lien entre mal logement et dégradation de la santé
mentale est établi depuis longtemps : une enquête menée
par Santé publique France il y a plus de dix ans montrait
déjà que les personnes vivant dans des conditions
précaires présentaient de nombreux signes de troubles
psychiques (baisse de moral, altération de l’estime de
soi, angoisses, pensées suicidaires, etc.)9
. L’instabilité
résidentielle et le stress engendré par un cadre de
vie dégradée réduisent la motivation et la disponibilité
psychologique nécessaire pour se consacrer pleinement
à une recherche d’emploi. Pour les salariés, habiter un
logement inadapté affecte également les performances
professionnelles : difficultés à se concentrer, baisse de
productivité, stress chronique, autant de facteurs qui
peuvent compromettre la capacité à s’épanouir et à se
maintenir dans l’emploi.
Le mal logement aggrave aussi l’isolement social,
notamment chez les personnes seules ou les familles
monoparentales, qui sont souvent les plus touchées.
La honte liée à des conditions de vie dégradées incite à
couper les liens sociaux, à se priver d’un réseau tant sur
le plan personnel que professionnel. Un cercle vicieux
qui les éloigne encore davantage de l’insertion dans le
monde du travail
.Martine ABROUS « Situations » Le magazine de la Fondation Adecco, novembre 2024, n° 8
